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La Fièvre – Juste un mot

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Reportage en terre(s) ravagée(s)

Éditions Mirobole, Collection Horizons Blancs, 224 pages
Traduit par
Joëlle Dufeuilly

Nouvel ouvrage à paraître dans leur collection Horizons Blancs, La Fièvre délaisse l’imaginaire ou le polar pour notre monde en guerre.
Avant de vous parler du recueil lui-même, quelques mots sur son auteur, le hongrois Sándor Jászberényi.
Reporter et correspondant de guerre, Sándor Jászberényi s’est aventuré dans certains des endroits les plus dangereux au monde tels que le Darfour ou le Yémen durant la révolution houthie. S’il a travaillé pour le New York Times et l’Egypt Independent, c’est dans la nouvelle qu’il se fait connaître du monde littéraire avec, justement, ce premier recueil enfin traduit aujourd’hui en langue française par les éditions Mirobole et Joëlle Dufeuilly.

« Aujourd’hui, les morts sont tarifées […] Un homme abattu, ça vaut cinquante dollars, un enfant cent dollars, les femmes fluctuent entre les deux. Le monde ne deviendra pas meilleur si on montre des horreurs, au mieux ça fera sourciller les braves gens quelques secondes, le temps de vider leur jus d’orange au petit déjeuner. »

Fièvre guerrière

Tout commence par une fièvre contractée par un reporter en mission en Afrique. 
Qui est-il ? Impossible de le dire véritablement. 
Sándor Jászberényi laisse présumer le lecteur sur la quantité de fiction et de réel de ses histoires.
La Fièvre amène notre narrateur-journaliste à se remémorer une collection d’instants passés sur le terrain, de faits de guerre et de rencontres humaines. Dès lors commence le cheminement du lecteur vers la réalité des zones de conflits modernes, notamment celles de l’Afrique et du Moyen-Orient, et le vécu des populations locales. 
En quatorze textes, l’écrivain hongrois raconte sa vie et ce que la guerre a changé pour lui, jusqu’au plus profond de son être. Quatorze récits frôlant parfois le fantastique (Le Diable est un chien noir) qui ont tous une chose en commun : ne pas reculer face à la vérité.

« Dans un pays où les lois sont si nombreuses qu’elles sont impossibles à respecter, un homme qui tient une arme dans sa main est un dieu. »

Journaliste en Enfer et sur Terre

Crise du Darfour, 2003

Au cours des différentes histoires que compte ce recueil, le narrateur part dans les pires zones de conflits du monde, toutes ou presque situées en Afrique. Sándor Jászberényi parle non seulement de son métier mais aussi du quotidien des populations prises dans les mâchoires de la guerre. Sa lente perte d’espoir face à une humanité qui s’étripe joyeusement pendant que l’autre moitié s’en fiche éperdument ou s’en goinfre par le commerce des armes. La Fièvre dresse un portrait impressionniste d’un monde qui meurt, bouffé par la violence et par l’absurde, où l’on exécute pour un rien et où l’on croit aux superstitions pour survivre à l’incompréhensible. Une règle militaire ou un diable, peu importe, le résultat reste le même, celui de se prémunir contre la folie qui envahit insidieusement le monde. Sándor Jászberényi raconte son chemin de correspondant de guerre et comment il a, petit à petit, perdu foi en l’humanité…ou presque. 
Si l’on trouve de nombreux doubles-de-Sándor dans ce recueil et que leur ressenti varie du désespoir ou cynisme en passant par l’amertume, La Fièvre raconte aussi le compagnonnage avec d’autres idéalistes, d’autres hommes et femmes qui luttent ou qui photographient (voire les deux), d’autres personnes qui refusent le chemin vers l’Enfer et tentent d’extirper quelque chose de meilleur de tout ça. De toute cette haine et de ce malheur. 
Puissante, la plume de Sándor Jászberényi ne s’encombre d’aucune fioriture, elle percute le lecteur et le renverse, lui tient la tête face aux exécutions et au deuil. C’est douloureux mais superbe, cathartique aussi certainement.

« La plupart des maladies en Afrique s’accompagnent de fièvre. Quand elle s’installe, le temps s’arrête. L’aiguille de la montre ne bouge plus, le vent ne soulève plus le sable. On n’est plus personne, plus qu’un corps. Un corps qui vous laisse tomber. »

Adieu au passé et à la société

Sándor Jászberényi au Moyen-Orient

Que reste-t-il à Sándor Jászberényi une fois que les balles se sont tues ?
Au cours de quelques nouvelles brutales et difficiles, le hongrois affronte ses propres démons.
Comment est-il devenu l’homme qu’il est aujourd’hui ?
Sándor semble incapable de le dire ou presque. Dans Aucune chance de gagner, il semble libérer sa rage à propos de l’injustice avant d’en créer une nouvelle, (re)créant sans fin le cercle de la violence qu’il éprouve au quotidien. C’est aussi le cas pour la poignante et cruelle Dans le désert, il fait froid le matin où l’humanité semble avoir désertée totalement le narrateur, plus préoccupé par la fuite d’un passé banal et d’un quotidien moderne qu’il ne peut désormais tout simplement plus supporter que par les tentatives répétées d’un pauvre animal pour se faire aimer de lui. La guerre déshumanise, refroidit le cœur le plus chaud, transforme l’homme en autre chose, plus proche de l’acier que de la chair. Sera-t-il possible dès lors pour notre reporter bouffé par la fièvre d’aller autre part qu’au bout du monde pour chasser le Diable et prendre une ultime photo, celle d’une jeune femme idéaliste prête à braver les balles pour sauver un enfant ? 
Peut-on changer la course du mal et de l’histoire ? Rien n’est moins sûr.

« On se lie facilement d’amitié dans un pays en guerre. Personne n’a envie de mourir avec des étrangers »

Quatorze bouts d’histoire, d’humanité et d’atrocités, d’impuissance et de superstitions, de religions et de miracles, c’est ce que propose ce voyage au bout de l’enfer signé Sándor Jászberényi. Entre fiction et réalité, La Fièvre dissèque la vie du reporter en temps de guerre et offre un dernier refuge aux innocents pris entre les mâchoires de la Bête. 
Un coup de maître.

Note : 9.5/10

« Gaza, c’est le paradis du Diable »



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